Éducation positive : pourquoi les beaux-parents ont-ils autant de mal à trouver leur place ?

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Éducation positive : pourquoi les beaux-parents ont-ils autant de mal à trouver leur place ?

Dans de nombreuses familles recomposées, la question de la place du beau-parent devient rapidement centrale. Pourtant, certaines conceptions contemporaines de l’éducation positive peuvent parfois rendre cette place encore plus difficile à construire.

 


Le modèle familial contemporain rend difficile la place du beau-parent

Lorsqu’on parle des difficultés rencontrées dans les familles recomposées, les responsabilités sont souvent attribuées aux personnes : les beaux-parents eux-mêmes, l’ex-conjoint, ou encore les conflits entre adultes à cause de la séparation ou de la co-parentalité.

Pourtant, certaines difficultés dépassent les individus. Elles tiennent aussi à la manière dont la famille s’organise aujourd’hui autour des enfants.

En effet, plus une famille se construit exclusivement autour du lien parent-enfant, plus la place d’une nouvelle figure d’attachement - comme le beau-parent - devient instable, comme une menace dans ce lien privilégié.

Pour comprendre cela, il faut s’intéresser à une évolution plus large de notre manière de penser l’enfance et l’éducation.

 


L’éducation positive a transformé la place de l’enfant dans la famille

Le mouvement de l’éducation positive a profondément transformé notre manière de penser l’enfance.

Il a permis de remettre en question une éducation autoritaire, violente ou humiliant les enfants, qui les a longtemps brimés, isolés ou culpabilisés sans tenir compte des ressources propres à leur développement psycho-affectif.

Sur ce point, il s’agit d’une avancée importante ô combien féconde.

Mais comme tout mouvement éducatif puissant, il mérite aussi d’être interrogé dans ses dérives.

Car certaines formes d’éducation contemporaines, notamment des appropriations simplifiées de l’éducation positive, semblent parfois reposer sur une vision très centrée sur l’enfant et sur la gestion immédiate de ses émotions par la disponibilité permanente de l’adulte, sans toujours penser les effets à plus long terme sur la construction psychique.

Si les neurosciences ont éclairé de façon précieuse les effets du stress et de la violence éducative, les questions de place, de différenciation, d’interdits et de structuration psychique relèvent d’un autre registre théorique, que la psychanalyse a, depuis longtemps, exploré.

Et derrière cette évolution éducative se cache une question plus profonde : que devient aujourd’hui la place des adultes et des enfants dans la famille ?

 


Quand la famille s’organise autour des besoins de l’enfant

J’aimerais questionner les excès d’une vision très monocentrée sur l’enfant et sur le symptôme, sans toujours penser les effets à long terme.

Car des enfants très enveloppés sur le plan émotionnel peuvent, plus tard, éprouver des difficultés à tolérer la frustration, soutenir le conflit, l'attente, ou fonctionner sans appui constant de l’environnement.

Pourquoi ? À trop vouloir apaiser immédiatement l’enfant, on peut parfois entraver la construction de ses propres ressources psychiques.

Devenus adultes, ce sont les patients que je reçois ensuite en cabinet. Ils m'expliquent qu'ils ont grandi avec des parents qui les protégeaient de tout, hyper présents, et qu'aujourd'hui ils ne savent pas soutenir un conflit, penser par eux-mêmes, prendre leur place.

 


La différence structurante entre adultes et enfants

L’éducation positive telle qu’elle est expliquée régulièrement dans les médias me pose un problème philosophique : l’idée que nous serions, nous adultes, à hauteur d’enfant.

Je crois profondément au respect des différences de générations.

Je crois à la dissymétrie structurante entre adultes et enfants : non une supériorité de valeur, mais une différence de place, de maturité, de responsabilité, de pouvoir d'élaboration.

Lorsqu’un enfant n’est pas invité à reconnaître ses limites réelles, sa dépendance constitutive et la dissymétrie qui le sépare encore de l’adulte, dans le respect de sa personne et dans la gratification de tout ce qu’il sait faire, il peut être privé de repères psychiques fondamentaux.

Ces repères lui permettent de ne pas se vivre comme tout-puissant, de prendre en compte l’autre dans sa différence, et d’apprendre qu’il existe des interdits implicites qui régissent la vie sociale. Ils lui apprennent à devenir un Être différencié de l’adulte, bâtissant ainsi les vraies assises narcissiques, celles qui permettent de se dire « je peux compter sur moi indépendamment de mes parents ». Cela nécessite pour le parent de prendre la juste hauteur avec son enfant, une distance d’adulte aimant qui veut laisser la place à son enfant de grandir.

Or dans certaines organisations familiales, l’enfant peut progressivement devenir une figure presque intouchable. Ses besoins, ses émotions, ses angoisses occupent alors tout l’espace de la dynamique familiale.

Mais si l’enfant est ainsi sacralisé, ce ne sera pas seulement lui qui en pâtira.

Le couple lui aussi pourra être fragilisé. Parce que la relation conjugale cesse d’occuper sa fonction fondatrice dans la famille.

Parce que dans une famille, le couple ne constitue pas seulement une relation affective entre deux adultes. Il représente aussi le cadre à partir duquel s’organisent les places et les limites entre les générations.

Lorsque ce cadre devient secondaire face au lien parent-enfant, l’équilibre du système familial peut se modifier. Et ce déplacement a souvent des conséquences importantes dans les familles recomposées, où le couple constitue précisément le point d’appui de la nouvelle organisation familiale.

 


Espaces symboliques et la confusion des places dans la famille

Aurait-on tendance à oublier les conséquences que peut produire, pour l’enfant, l’envahissement psychique d’un parent qui dort avec lui et se trouve absorbé par ses angoisses sans prendre de recul.

Dans certaines configurations, lorsque les frontières générationnelles deviennent durablement perméables et que l’espace psychique de l’enfant est massivement colonisé par les besoins, les angoisses ou les attentes de l’adulte, peut être convoqué le risque du climat incestuel. Il ne s’agit évidemment ni d’inceste agi, ni d’un effet déductible d’une pratique ponctuelle, mais d’une confusion des places et des frontières, dans laquelle l’espace psychique de l’enfant n’est plus suffisamment différencié de celui de l’adulte.

C’est pourquoi un enfant n’a pas à dormir dans le lit de ses parents de manière habituelle. La chambre parentale n’est pas seulement une limite matérielle : elle devient progressivement une limite psychique, qui permet à l’enfant d’intégrer qu’il existe un espace qui ne lui appartient pas.

Bien sûr, ces questions ne se posent pas de la même manière selon l’âge de l’enfant. Les nourrissons ont besoin de faire corps avec la mère, les tout-petits d’une proximité pour se sécuriser. Mais à mesure que l’enfant grandit, le processus d’individuation passe aussi par la découverte progressive d’espaces différenciés entre lui et ses parents.

Et cela vaut aussi dans l’autre sens : un parent n’a pas à dormir dans le lit de son enfant, pour les mêmes raisons, afin de ne pas envahir son espace.


Quand la parentalité devient aussi une tentative de réparation

En outre, il existe certaines configurations dans lesquelles des adultes eux-mêmes peu différenciés de leur enfant investissent la parentalité comme un espace de réparation narcissique.

Être tout pour son enfant, se fondre avec lui, investir massivement sur lui constitue alors appui majeur au fonctionnement même du parent. L’enfant est alors considéré comme « extension narcissique » au sens d’un prolongement positif de la personne du parent.

Dans ce cas, la fonction parentale devient un haut lieu de centration, au détriment du reste de la vie psychique et relationnelle (conjugale, amicale, etc..), l’enfant tendant à devenir le principal soutien de l’équilibre du parent.

Et toute autre figure relationnelle, comme un beau-parent, risque alors d’être perçue comme une menace pour cet équilibre.

 


Pourquoi cette organisation fragilise la place du beau-parent

J’analyse que si les beaux-parents ont autant de mal à prendre leur place, en dehors de problématiques purement individuelles, c’est aussi parce que la famille tend aujourd’hui à s’organiser presque exclusivement autour des besoins de l’enfant.

Si cette organisation peut empêcher l’enfant d’intérioriser les limites que la différenciation des places dans la famille permet justement de construire, elle témoigne d’une difficulté à maintenir des frontières générationnelles et conjugales suffisamment distinctes.

Le co-dodo normalisé peut en être l’un des symptômes.

Dans ma pratique auprès des beaux-parents et des couples en famille recomposée, cette question du co-dodo revient d’ailleurs très régulièrement.

 


Le co-dodo, un symptôme révélateur

Beaucoup de parents séparés vivent une relation particulièrement intense avec leurs enfants. Après la séparation, outre la culpabilité réactionnelle, certains ressentent le besoin de « se récupérer » affectivement pendant les temps de garde, en se collant à eux, en partageant les moments les plus intimes du quotidien, parfois jusque dans le sommeil.

On peut comprendre ce mouvement : si certains parents croient que la séparation fragilise le lien parent-enfant, ils peuvent chercher à le sécuriser au maximum.

Mais cette histoire personnelle peut aussi rendre plus difficile l’apprentissage de la séparation pour l’enfant. Lorsqu’un parent est lui-même encore marqué par la rupture ou par la peur de perdre le lien avec son enfant, il peut avoir plus de mal à introduire certaines distances nécessaires au processus d’individuation, qui permet à l’enfant de devenir lui-même.

Dans ces configurations, l’enfant peut occuper une place très centrale dans la relation avec son parent. Et lorsque l’enfant investit aussi l’espace conjugal, parfois jusque dans la chambre, le beau-parent peut se retrouver dans une position d’outsider.

Il ne peut plus occuper pleinement le seul espace qui devrait appartenir au couple : la chambre. Un lieu pourtant essentiel pour se retrouver, individuellement mais aussi conjugalement.

Dans ces situations donc, la difficulté du beau-parent à trouver sa place ne tient pas seulement à des conflits de personnes, puisqu’elle s’inscrit dans l’organisation même de l’espace familial.

La fonction structurante du couple dans la famille recomposée

Et attention : quand je parle de la place du couple comme sommet de la hiérarchie familiale, cela ne veut pas dire « un couple doit aller au restaurant pendant que les enfants restent avec la baby-sitter ».

Ce serait un raccourci.

Le couple est le lieu depuis lequel la famille s’organise, non parce qu’il vaut davantage que l’enfant, mais parce qu’il assume la responsabilité de la structure.

Dans une famille, ce n’est pas aux enfants qu’on devrait donner la priorité, mais à la famille. Car elle constitue le plus grand fondement de son développement.

Et si la famille ne tient plus, c’est l’enfant qui s’en appauvrit.

 


Une question qui mérite d’être posée

Et quand je dis tout cela, ce n’est pas pour faire du « pro-adulte » ou, encore pire, du « pro belle-mère ».

Ma première impulsion, lorsque j’ai créé La psy des belles-mères, était justement de ne pas alimenter la fabrique à marâtres, pour le bien des enfants.

Or, dans la moitié des récits qui me sont adressés, il apparaît fréquemment que la difficulté ne se résume pas à la présence d’un beau-parent jugé intrusif, mais souvent à celle d’un parent biologique qui peine à laisser une place à d’autres liens d’attachement.

D’un parent biologique, que ce soit le père ou la mère, pour qui un « parent bonus » pourrait distendre le lien parent-enfant, par le décentrement de ses émotions.

Et c’est là qu’une question mérite d’être posée :

Quel lien peut-on faire entre cette difficulté à laisser une place aux autres figures d’attachement et certaines formes d’éducation aujourd’hui très plébiscitées ?

Peut-être est-il temps de se demander si, en voulant placer l’enfant au centre de tout, nous ne risquons pas parfois de l’enfermer dans un lien qui rend difficile l’existence des autres.

Car certaines formes de parentalité, où le lien parent-enfant devient le centre exclusif de la famille, laissent peu de place aux beaux-parents et aux recompositions.

 

Références bibliographiques

  • Freud, S. (1914). Pour introduire le narcissisme.
  • Minuchin, S. (1974). Familles en thérapie.
  • Racamier, P.-C. (1995). Le génie des origines.
  • Winnicott, D. W. (1971). Jeu et réalité.

 

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